Mes mots de voyage – (1) Vitesse

Depuis mes 16 ans, j’ai la bougeotte. On dirait que le virus du voyage m’a touché dès ma plus tendre enfance. Lorsque je suis en route, il y a quelques mots qui me trottent dans la tête. En voici quelques-uns avec le sens que je leur donne.

Alain Demaret

Vitesse

En 2018, j’ai pris la route pour relier Lourdes à Saint-Jacques de Compostelle. Ce n’était pas la première fois que je voyageais à pied, mais parcourir une aussi longue distance était un véritable baptême. J’en ai retiré plusieurs enseignements. Le plus important, c’est que la vitesse de l’homme est définitivement plus proche des 5 km/h que des 120. Honnêtement, je croyais que le passage du stress de la vie trépidante que nous vivons au quotidien au rythme séculier de nos ancêtres « chasseurs-cueilleurs » serait difficile… Eh bien pas du tout ! Trois jours ont suffi pour que je m’adapte au tempo de la marche.

Qu’il pleuve, qu’il vente, sous les nuages ou sous un soleil de plomb, quel plaisir subtil d’apercevoir toutes ces petites choses qui bordent les routes, puis les chemins et enfin les sentiers d’alpages. Petit à petit, l’œil s’habitue à revoir des choses banales.

Cela commence par ces taches de couleurs un peu floues qui poussent à nos pieds, ce sont autant de variétés de fleurs. Puis il y a les empreintes reconnaissables de quelques moutons. Elles ont été laissées dans la boue par une dizaine de bêtes que je devais croiser plus tard dans une prairie. Entendre et surtout voir les oiseaux qui s’effraient lorsque, pour franchir le pont qui enjambe un cours d’eau, je m’approche de la rivière au bord de laquelle ils nichent…

Rapidement, les sens s’aiguisent, ils se conjuguent, ils s’apaisent. Mon pas se fait plus léger. Une loutre passe devant moi, indifférente à ma présence. J’arrive à me fondre dans le paysage. Je n’ai plus le sentiment d’être le prédateur…

Et puis on s’habitue. Le regard qui accroche de petits détails s’affûte au fil des jours. Les repères se suivent en une succession de petites images pas si banales que ça. La recherche permanente des signes qui balisent le chemin de Compostelle devient naturelle. Une certaine lenteur, presque une langueur, conduit le pas du marcheur qui avance en écoutant battre son cœur à l’allure de soixante pas à la minute. Et puis on arrive enfin à destination. Sous la pluie, et on s’en fout ! Là où tout s’arrête et tout s’emballe.

Quel choc au moment de reprendre la route, ou plutôt l’autoroute, pour rentrer chez moi. J’avais réservé une place sur un bus de ligne de la compagnie Flixbus. Le car est parti de Saint-Jacques sur le coup de midi. Après un dernier geste à celle qui fut, un temps, ma compagne de voyage, le temps s’emballe à nouveau. En chemin, nous nous sommes arrêtés deux fois, la première pour un arrêt « toilettes » et la seconde pour le repas du soir. Puis j’ai dû m’assoupir une ou deux heures.

Vers 20 h 30, alors que j’observais le paysage, j’ai pu lire, sur un panneau de signalisation, que nous approchions déjà de la ville de Irun.

Irun, la ville où avait débuté mon parcours en Espagne après 6 jours passés dans les Pyrénées françaises. À bord de ce bus, on venait en un peu plus de huit heures, de parcourir les 850 km que j’avais effacés en 21 jours de marche. Quel choc !

Je le confesse, le retour à la vie rapide a été très difficile à aborder. Et je crois, pour avoir entendu de nombreux témoignages de pèlerins, que c’est le cas pour la plupart des Jacquets (les personnes qui sont arrivées au moins une fois à Saint-Jacques de Compostelle).

Des souvenirs s’éveillent parfois lorsque je me balade dans la campagne ou que je vais faire des courses en ville, à pied et que je croise quelques mauvaises herbes colorées ou un pigeon qui mange des miettes de pain en m’ignorant totalement.

Dernièrement, je suis reparti trois jours sur les sentiers forestiers de l’Eifel allemand, et j’ai de nouveau ressenti ce décalage entre la vitesse de la marche et le rythme de notre vie véhiculée.

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